|
Bernard Devert, 58 ans, est à la fois homme d'Eglise et promoteur immobilier. En vingt ans, 5 600 familles modestes ont été logées grâce à Habitat et humanisme.
Costume cravate, portable à l'oreille, volant dans la main droite, Bernard Devert commence sa journée marathon comme chaque matin, avant 7 heures. Derrière le pare-soleil, il a coincé quelques fiches, des numéros de téléphone, des adresses... Sur la banquette arrière, une aube blanche roulée en boule voisine avec un attaché-case. A 58 ans, cet homme pressé conduit aussi mal qu'un débutant mais avec l'assurance d'un vieux routier. Tout à sa conversation téléphonique, il n'entend pas les automobilistes qui l'invectivent, pas plus qu'il ne voit les agents de la circulation. C'est ainsi : entre deux rendez-vous, sa Clio lui sert de bureau. "Il ne me reste plus que quatre points sur mon permis", se désole-t-il.
Ce matin de janvier, Bernard Devert a rendez-vous avec les fonctionnaires de la direction départementale de l'équipement du Rhône afin d'étudier un projet de reconversion d'un ancien hôpital privé de Lyon. Il est déjà en retard ; une habitude. Ses amis, architecte et économiste, ont commencé la réunion. L'enjeu ? Obtenir des subventions de l'Etat pour financer cette opération. Bernard Devert a racheté les bâtiments à une congrégation religieuse ; il souhaite maintenant les transformer en maison de retraite pour personnes âgées dépendantes et en logements pour étudiants. Le site, situé sur la colline de la Croix-Rousse, suscitait la convoitise des promoteurs immobiliers. C'est finalement le plus iconoclaste d'entre eux qui l'a acquis : Bernard Devert, lui aussi, est promoteur. Et prêtre.
Voilà près de vingt ans qu'il mène cette double vie avec la bénédiction de l'évêché. En deux décennies, son association, Habitat et humanisme, a logé 5 600 familles sans le sou et imposé un principe, celui de la mixité, pour briser la logique des ghettos. Loin de se contenter d'offrir un toit aux sans-logis, Bernard Devert les a installés dans des beaux quartiers en achetant et rénovant des logements, pour donner, dit-il, un "visage humain à la ville". Par quel miracle ? "Un coup de génie", assurent ses collaborateurs. Le principe est le suivant : la Foncière d'Habitat et humanisme, une société agréée par l'Etat, bénéficie de subventions des collectivités locales, de prêts à longue durée de la Caisse des dépôts et des banques, mais ses actionnaires sont des particuliers, des associations, des entreprises qui choisissent de réaliser un placement "solidaire". Ils peuvent souscrire des parts du fonds commun de placement, un contrat d'assurance-vie ou un livret d'épargne Agir, trois épargnes "éthiques" dont une partie des intérêts est versée à titre de dons à l'association.
La cause de Bernard Devert est aujourd'hui acquise. Les hommes politiques de tout bord devraient se presser à la journée organisée samedi 22 janvier, à Lyon, pour célébrer les vingt ans de son association. Mais le prêtre-promoteur n'a pas oublié le scepticisme suscité à l'origine par son initiative, y compris au sein de l'Eglise. S'il a pu mener à bien son entreprise, c'est grâce, selon lui, à la confiance du cardinal Decourtray. Le responsable de l'évêché lyonnais, mort en 1994, lui permit de mener de front ses activités immobilières et des études théologiques en le dispensant du séminaire puis de la charge d'une paroisse. "Je vous donne cinq ans", lui avait dit Mgr Decourtray, avouant à quelques proches que les risques pris par cet étonnant curé l'empêchaient parfois de dormir. "Ils avaient une relation de père-fils", note Jeannine Paloulian, journaliste au Progrès, spécialiste des questions religieuses.
Vingt ans après, Bernard Devert poursuit donc sa tâche. Il s'est lancé dans d'autres défis, plus ardus, plus ambitieux. Armé d'une nouvelle association, La Pierre angulaire, le prêtre s'est ainsi attaqué au logement des personnes âgées dépendantes, des malades en fin de vie. Et il travaille déjà sur un projet, encore embryonnaire, de résidence "intergénérationnelle".
Sa réussite tient sans doute à un petit réseau d'amis, notamment d'élus issus de l'ancien Centre des démocrates sociaux (CDS), qui l'ont conseillé semaine après semaine. Ils lui ont ouvert les portes des notaires ou des administrations et l'ont parfois aidé à sauver financièrement des opérations bancales. "Lorsqu'on voyait Bernard partir avec son stylo et son carnet de chèques, nous étions toujours très inquiets, raconte son ami Pierre Jamet, directeur des services du conseil général du Rhône. Au début, personne ne lui a fait de cadeau, et surtout pas ses confrères de l'immobilier, qui lui reprochaient de fausser le marché en achetant trop cher. Il est parti de bric et de broc, puis il s'est structuré et n'a cessé d'inventer des mécanismes financiers intelligents. Il a eu le courage de l'audace et a montré le chemin. Regardez comme tous les élus chantent le principe de la mixité !" "C'est un bricoleur de génie qui sait utiliser au mieux ses contacts au sein de la bourgeoisie, de l'administration, des banques, de l'Eglise", commente le directeur d'Habitat et humanisme du Rhône, Pierre Mercier. "J'ai pris des risques, car, dans notre société, si vous n'en prenez pas, vous n'arrivez à rien", se justifie Bernard Devert. Le promoteur se situe toujours à la frontière des réglementations. Il lui arrive même de franchir la ligne jaune. Pierre Jamet se souvient ainsi du cas d'une famille étrangère, sous le coup d'un arrêté d'expulsion, qui disparut du jour au lendemain. Rendant visite au prêtre, M. Jamet découvrit que la petite tribu était installée à sa cure !
Son succès repose aussi sur plus de 1 200 bénévoles dévoués à sa cause et une soixantaine de salariés excellents techniciens. "Bernard Devert est une personne charismatique, un fédérateur d'énergies, analyse Pierre Mercier. Il est pénible, toujours en retard, toujours pressé, toujours par monts et par vaux, mais il reste le fondateur, le pilote. C'est un infatigable travailleur, doué de très fortes intuitions, un créatif qui cherche de nouveaux espaces pour s'exprimer." "Je l'ai vu aller prêcher à Versailles, présenter l'association et revenir avec un chèque de 1 million de francs signé par une dame dans l'assistance", se souvient Pierre Jamet.
Etrange parcours que celui de ce cadre supérieur formé à l'école du droit, puis du capitalisme, reconverti au dogme du partage et ordonné à l'âge de 40 ans, le 26 juin 1987. Un homme "entre deux mondes", selon l'expression de Pierre Mercier, capable de concilier les contraires, l'action et la prière, la matérialité et la foi, l'argent et le partage, le religieux et le laïc, et même le spirituel et l'affectif.
Que s'est-il passé dans sa vie pour expliquer une telle évolution ? Interrogé sur ce point, il cite toujours la même anecdote : la tentative de suicide d'une vieille femme, résidente d'un immeuble vétuste à Lyon, en 1980. Bernard Devert travaille alors à la régie Baur, l'une des plus importantes sociétés immobilières de Lyon, connue pour n'avoir guère d'états d'âme. M. Devert est un spécialiste des placements immobiliers et il a jeté son dévolu sur l'immeuble de la vieille dame, à laquelle il a promis un relogement pour pouvoir mener à bien un projet de construction d'un programme de standing. Arrivé à son chevet, il s'entendra dire : "Votre argent vous permet de déplacer les personnes sans tenir compte de leur histoire."
Ce souvenir le renvoie à un autre drame, celui de sa secrétaire, avec laquelle il était très lié, et qui s'est donné la mort par amour pour un homme. "Je n'ai pas su l'en empêcher", se rappelle-t-il. Ces deux électrochocs, et un certain sentiment de culpabilité, l'ont poussé à rompre avec ce monde d'argent et à mettre ses compétences au service des personnes en difficulté.
Du point de vue spirituel, le doute comme la vocation sont toutefois plus anciens. Issu d'une famille de sept enfants, Bernard Devert porte en lui l'histoire de son père, représentant de commerce. Engagé volontaire au service du travail obligatoire (STO), ce dernier découvrit en Allemagne, loin de sa famille pétainiste, la réalité du nazisme. Un choc qui le conduisit à saboter son travail dans l'usine de fabrication des V2 où il avait été affecté et à passer clandestinement des photos de l'usine jusqu'au jour où il fut pris puis conduit au camp de concentration Gross Rosen. Pour échapper au pire lorsque ses forces l'abandonnèrent, il se mutila volontairement, rejoignant ainsi une infirmerie où il put gagner du temps. Il fut libéré par les troupes soviétiques.
"Mon père était marqué par le poids du déterminisme culturel et social. Lui, avait finalement su s'en défaire. Je retiens de lui cette question de la liberté de penser par soi-même, de ne pas être sous le joug des institutions, y compris par rapport à l'Eglise. Mon travail consiste à faire reculer les intégrismes culturels qui empêchent d'accueillir l'étrange. Il faut pouvoir descendre tout au fond de soi-même pour aller jusqu'à l'étrange qui nous habite et pouvoir accueillir l'autre dans ce qu'il est."
Il se définit comme un "homme libre", détestant les enfermements. "J'ai envie que mes opérations soient des signes de provocation. Notre société est marquée par une ghettoïsation constante, par la mise à l'écart des personnes qui ne comptent pas. Elle est basée sur la puissance. En donnant le RMI aux pauvres, elle croit avoir réglé le problème, comme elle croit tout régler avec l'argent. C'est une société de plus en plus fermée. Les gens réalisent souvent leur enfermement au soir de leur vie."
Pour gagner sa liberté, il a revendu tous ses biens et loue un studio, avec son salaire d'aumônier (900 euros brut) et ses honoraires de messe, dans l'immeuble Hospitalité et Béthanie, qu'il a fondé à Villeurbanne pour abriter des malades en fin de vie. Son seul luxe ? Une Renault Clio avec laquelle il sillonne la France pour visiter ses chantiers et les cinquante associations Habitat et humanisme. Ses admirateurs le comparent volontiers à l'abbé Pierre, lyonnais comme lui, mais il refuse cette comparaison. "C'est un mythe", dit-il à propos du fondateur d'Emmaüs. Si le créateur d'Habitat et humanisme, homme discret, se plie au jeu des médias, c'est pour évoquer son combat. Jamais il n'accepte de sortir de son domaine de compétence. "Quelle légitimité aurais-je à parler de tout ?", interroge-t-il. Contrairement à l'abbé Pierre, il ne se fait appeler que par son prénom et ne porte aucun signe religieux, sinon une discrète croix au revers de sa veste. "Il est resté terriblement humble, accessible", assure Jeannine Paloulian. "Disponible et attentif", ajoute Jacques Moulinier, ancien sénateur UDF et membre de l'association. Ainsi Bernard Devert est-il toujours en relation avec nombre de familles qu'il a contribué à reloger.
Qu'il ait rendez-vous avec un ministre ou un banquier, le prêtre est également capable de bousculer son agenda pour se rendre au chevet des malades du centre anticancéreux Léon-Bérard, où il est aumônier depuis dix ans. Cette mission occupe toutes ses soirées, et parfois ses nuits, et l'a atteint plus qu'il ne le voudrait. L'homme de foi a souvent été ébranlé dans ses fondements face à l'injustice de la maladie. "La souffrance n'est pas rédemptrice, je ne supporte pas cette idée", avoue-t-il.
Le nouveau cardinal de Lyon, Philippe Barbarin, a décidé de lui confier une autre fonction. Dès la fin 2005, Bernard Devert devrait prendre en charge les questions liées à la toxicomanie, donc délaisser le centre Léon-Bérard. Le coup a été rude, même s'il reconnaît que, l'âge passant, son sacerdoce devenait de plus en plus difficile, sa communion avec les malades de plus en plus profonde, donc éprouvante. Nul ne sort indemne d'une telle expérience. Pourtant, ce qui frappe chez ce boulimique, c'est l'incroyable appétit de vie. Le regard bleu pétillant derrière ses lunettes, il ne se prive d'aucune occasion de rire, ni de prendre un verre ou de déjeuner avec des amis. S'il célèbre presque chaque semaine des funérailles, il avoue ne jamais rater une occasion de marier. "Je suis toujours partant. A défaut de me marier, j'adore marier les autres !", plaisante-t-il. Il assure ne jamais regarder s'il a en face de lui un croyant ou un mécréant. "Ce qui est important n'est pas de savoir si Dieu existe, mais ce qui nous fait exister." |